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Coopérant en Asie du Sud-Est

Une jaune lumière de printemps se répand en grandes coulées sur les murs de brique de mon appartement du centre-ville de Sherbrooke. À la manière de rideaux, elle drape ici un coin de tapis, là une porte d’armoire ou un bout de plafond. Les boiseries s’illuminent à son contact, la brique se texture de sillons et de saillies. Mais rien n’y fait, les lieux demeurent tristement vides. Là où pendaient tableaux et affiches, seuls un clou, une vis ou un trou marquent l’emplacement. Dans la moquette, les meubles ont laissé leurs empreintes profondes. Les étagères et les armoires semblent de trop avec leurs rayons dénudés.

Assis au milieu d’une montagne de boîtes de carton et de meubles empilés, attendant le camion qui emportera tout ce fatras, une marée de questions me submerge. Tous les «pourquoi» possibles et imaginables défilent dans ma tête. Je reconnais leurs petites voix, mais ne leur accorde aucune attention, et feins même de les ignorer. Je les connais bien ces pourquoi des grands départs. Je sais qu’ils réclament mon attention, qu’ils attendent une réponse, un signe. Exaltation, angoisse ou découragement, ils se nourriraient de n’importe quel état d’âme.
— Attendez, leur dis-je ! Vous savez bien maintenant, après tant de moments semblables vécus ensemble, que vous ne trouverez vos réponses que dans le quotidien qui nous attend là-bas. Non, je ne sais pas, comme vous, de quoi il sera fait… mais, a-t-on déjà été déçu ? Et puis, l’inconnu, c’est si emballant. On peut tout imaginer, tout inventer, tout espérer.
Deux jours plus tard, presque un clin d’oeil, je contemple mon nouveau chez-moi de l’autre bout du monde. Quelques meubles rustiques, un sac à dos, une valise. Au milieu du salon, une grosse coquerelle brune m’accueille timidement d’un balancement d’antennes.
— Voilà, me dis-je, cette fois c’est sérieux. J’y suis, au Vietnam.

Tel un comédien un soir de première, tel un professeur au matin du premier cours de l’année, même le voyageur aguerri que je croyais être, ne peut s’empêcher de sentir un petit pincement au coeur en contemplant son nouvel
environnement. Le trac. Essentiel. À la fois angoisse et énergie.
La chaleur, le bruit, l’activité, la masse grouillante des gens évoluant dans ce que l’on croit être un désordre incommensurable. Le dépaysement. Tout est différent. La forme des arbres, les rizières, les couleurs, les odeurs, les sons et les visages. Mais surtout, les conditions de vie, la saleté, l’apparente pauvreté. Le choc de l’Asie. Toujours aussi saisissant. Surtout lorsque l’on passe de Montréal à Hanoi en quarante-huit heures.
Je reconnais ce frisson. Que dis-je, je l’anticipe même. Des images refont surface. Des images d’Inde, de Thaïlande, de Népal…
L’Asie. Un beau grand frisson.
Cette piqûre d’Asie, ce goût d’exotisme oriental, je l’ai attrapé bien avant d’y mettre véritablement les pieds. Elle est à la fois attirance du pôle opposé, et connivence. Une série de situations quotidiennes où l’on se retrouve en résonance avec une vision différente du monde. Un sentiment étrange d’en partager les valeurs, sans vraiment en faire partie. Mais voilà qui n’est pas facile à expliquer aux parents et amis…

— Mais pourquoi tiens-tu tant à aller en Asie ? Ce n’est pas mieux qu’ici tu sais. Qu’est-ce qui t’attire là-bas ?
Il est parfois préférable d’y aller de réponses faciles : l’exotisme, la beauté du pays, la curiosité…
Puis un jour, un hasard, un véritable coup de chance. Une rencontre fortuite.
— J’ai pensé à toi, l’autre jour, me dit-elle, dans le journal de samedi dernier, on annonçait un poste pour le Vietnam…
— Pardon ? T’as bien dit le Vietnam ?
Un journal, une annonce, deux entrevues… Et un matin, un appel téléphonique.

— Etes-vous toujours disposé à partir ? Nous vous offrons un poste de chargé de projet, basé à Hanoi, mais couvrant l’Asie du Sud-Est.
Intéressé ? La question ne se pose plus en ces termes. Si j’ai soumis ma candidature, si j’ai été accepté… alors, intéressé ou pas, je sais que je partirai. Je ne dois pas laisser trop de place à tous ces états d’âme, à toutes ces voix intérieures. Intérêt, Inquiétude, Goût-de-l’aventure, Nostalgie, de vos incessants palabres, de vos jeux quotidiens de souque à la corde, rarement consensus émerge. Je laisse mon karma trancher. Il a toujours su me guider. Mieux vaut conserver mon énergie pour tous les préparatifs, débranchements, annulations, transferts, procurations et liquidations que commandent un départ pour deux ans… ou plus, qui sait ?

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