Adieu Oncle Nga 2

Une seule nuit de veille, dans ton salon, dans ce cercueil de bois grossier, déjà refermé, à l’exception de cette petite ouverture vitrée au-dessus de ton visage émacié. Une journée de visite, les amis, les collègues et les voisins venus brûler l’encens et déposer des couronnes de fleurs alors que d’autres, sans fausse gêne, filmaient et photographiaient les visiteurs un à un.

Quel dommage que l’on ne puisse assister à son propre enterrement… à moins que…

As-tu pu voir ton fils Tuan Anh ? Tu aurais été fier de lui. Grand, élégant, plein de vie, il portait dignement le fardeau de l’aîné.

Sur la tête, toujours cette double couronne de coton enroulé, formant, l’une une auréole, et l’autre, un bandeau au-dessus des oreilles, le tout retenu par une vulgaire ficelle brune lui passant sous le menton. Devant nos grands airs d’Occidentaux, cela eut paru du plus quétaine, mais Tuan Anh les portait avec tant de dignité, comme tu as dû, toi-même, les porter à la mort de ton Père.

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Debout à côté du cercueil, son surplis de tulle blanc sur sa chemise et ses pantalons noirs, il tenait à la main une canne de bambou et saluait, avec dignité, chaque visiteur venu t’offrir une enveloppe, des fleurs et de l’encens.

Un lien particulier s’était tissé entre ta fille Lan et moi. Sans emploi, je l’avais prise chez moi comme ménagère, et elle y serait encore n’eût été de son accident de bicyclette. Quand elle s’est fracturée la mâchoire et sévèrement abîmé les jambes, quand elle a dû rester chez elle avec un assemblage de broches pour lui faire tenir en place ce qu’il lui restait de maxillaire inférieur, j’ai malheureusement dû engager une remplaçante. Heureusement, aujourd’hui, jeunesse oblige, elle est plus jolie que jamais. Dis, Oncle Nga, peux-tu quand même la voir ? Quelques kilos en moins, un sourire radieux, un peu plus de maturité, du charme à revendre malgré cet oeil qui louche un peu. J’ai toujours eu un faible pour son sourire débonnaire. Dommage, elle parle si vite… même aux standards vietnamiens. Nos conversations sont si limitées.

Aujourd’hui, les yeux bouffis de peine et de fatigue, elle reste à l’ombre de l’aîné, s’affairant, sans qu’il n’en paraisse, aux mille et une tâches que commande l’arrivée chez vous de tant de visiteurs.

Même plongée dans sa tristesse et sa douleur, elle était belle ta veuve. Ses grands yeux d’amandes, son nez fin, ses hautes pommettes saillantes, sa mâchoire droite, et surtout, sa bouche si expressive aux lèvres fines légèrement recourbées vers le bas. Tu l’aurais aimé, ta veuve, aujourd’hui. Sa voilette de tulle blanc sur la tête et le front, son surplis de même étoffe par­dessus ses habits de tous les jours – non, vous n’étiez pas riches, je sais – elle t’a pleuré et veillé toute la nuit et toute la journée, t’a chanté cette étrange mélopée déchirante, tout à la fois incantation, chant et pleurs… «Anh oi… anh or…» et d’autres paroles que tu aurais su, toi, reconnaître.

Parce que, vois-tu, Oncle Nga, tu lui auras quand même causé bien des soucis par ta mort. Non pas quelle ne s’y attendait ou ne pouvait l’accepter. Mais tu es parti un très mauvais jour. Vraiment un jour de très mauvais augure. Et ça, c’est sérieux. Que d’efforts et de cérémonies il aura fallu pour tenter de ramener l’équilibre dans ce monde d’esprits et de superstitions. Pour s’assurer que ton dernier repos en soit bien un.

On embaucha un devin spécialisé dans ce genre de problème. Pendant près de trois heures, il officia aux chants, mélopées, prières et étranges rituels pour exorciser cette sortie mal planifiée.

Je me revois dans ton salon, assis en tailleur et le dos en compote. Les incantations et les gémissements se succèdent depuis ce qui me semble des heures. Tout à coup, d’un signe discret, l’officiant signale qu’il est temps d’arrêter. Cessent les pleurs aussitôt. L’expert de l’au-delà fabrique une échelle de bambou qu’il coupe ensuite par morceau, les coups de machette au rythme des nouvelles incantations. Eau, huile, fleurs, plantes, feuilles, il brûle, bénit, asperge, fouette, coupe, sans jamais arrêter ses étranges prières.

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