Adieu Oncle Nga 3

On lui amène une poule. Elle est soupesée, élevée, tournoyée. Il lui insère quelque chose dans le bec. Clap ! lui tranche le cou. La tête est aussitôt enveloppée de feuilles, puis un membre de la famille se précipite dehors avec le paquet.
As-tu reçu cet étrange message ? As-tu été apaisé par tant de dévotions ?
Mais il faut partir, déjà l’appel de la terre se fait sentir. L’étrange autobus mortuaire nous attend.
Malgré la chaleur suffocante, tes parents, ta femme et tes enfants montent avec toi dans le vieux véhicule noir, à la toiture frangée de bois sculpté. Le reste de la foule suit à pied, en vélo ou en motocyclette… du moins jusqu’à ce que l’on sorte du dédale de ruelles pour atteindre une artère principale.

Voir plus: visa en ligne vietnam | Croisière baie de bai tu long | Mékong tour | sapa trek | Circuit vietnam cambodge laos 21 jours
Le fourgon prend de la vitesse, les gens se regroupent sur les motos. On a refermé les portes arrière, et je songe à la moiteur étouffante que doivent endurer les passagers. On ne voit que des mains sortir des petites fenêtres ouvertes. Elles jettent des offrandes de papier et de faux billets de banque que le tourbillon de la circulation s’empresse de disperser.
Un vieux fermier dans sa rizière voit arriver un billet tourbillonnant. Ignorant sa provenance, ne sachant pas qu’il s’agit de monnaie de l’au-delà, il se précipite sur le petit bout de papier vert, comme moi je sauterai sur mes sentiments pour écrire cette nouvelle. Éternel recyclage : la vie se nourrit de la mort…
L’autobus mortuaire vire à gauche dans un étroit chemin de terre, puis pénètre à l’intérieur d’un vaste jardin entouré d’une palissade de pierre. Jardin du dernier séjour, ou jardin de transition; cela dépend des familles. Au milieu d’allées bordées d’arbres centenaires, de lacs et de plans d’eau, il y a de tout, ici, pour ceux dont les corps se sont éteints. Des murs entiers percés d’alvéoles où reposent des milliers de jarres remplies des cendres que produisent les deux fours crématoires, des dizaines de grands lopins hérissés de monticules de glaise sous lesquels se reposent ceux qui ont choisi la terre plutôt que le feu. Ce ne sera que temporaire, comme en témoignent ces autres lopins piqués de trous desquels furent extraits les corps après leurs trois années de préparation. Et puis, il y a cette section où alternent aujourd’hui tertres et tranchées. Nouveaux tertres fraîchement hérissés pour les arrivées des derniers jours, et ce trou de glaise où l’on se dirige à ta suite.
Tu vois là-bas, au milieu de la seconde rangée, ta place est déjà réservée.
Quand on a descendu ton cercueil dans le grand trou de glaise, chandelles encore allumées sur le dessus; quand j’ai vu ta veuve, ta fille et ton fils lancer une balle de terre et beaucoup de larmes dans ta fosse, alors j’ai dû détourner la tête et abaisser ma casquette. Aurait-on compris mes yeux mouillés, non pas par tristesse de perdre quelqu’un que l’on n’a pas connu, mais par émotion de Vie, d’Amour et de Mort.
Je me surprends à me souhaiter, lorsque mon heure sera venue, une fin comme la tienne. Avec ma Tonkinoise à mes côtés pour me masser le dos jusqu’à mon ultime souffle. Sachant quelle prendra soin du souvenir de moi bien après que la terre m’aura bouffée. Sachant quelle chérira ma photo sur le buffet familial, une page de calendrier glissée derrière une vitre enfumée d’encens.
Mais à quoi songeait-elle, elle, dans sa douleur ? A-t-elle senti ce vide de ne pouvoir avoir, à son bras, quelqu’un de sa race, de son sang ? Quelqu’un qui comprendrait toutes les subtilités de vos croyances et coutumes ? A-t-elle eu la frousse en songeant quelle vieillirait avec un Etranger qui, jamais, ne pourrait devenir, comprendre ou réagir comme un Vietnamien ?
Devant tant de cohésion de culture et de sang, moi, j’ai senti cet abîme. Malgré une totale acceptation de mon statut d’Étranger au sein de votre famille, malgré toute ma bonne volonté, j’ai su que jamais je ne pourrais surmonter complètement la barrière de la langue et des coutumes.
Heureusement, je sais qu’au-delà de cette barrière, l’humain partage son espèce. Je sais également qu’après la mort, fonderont les nuances de cultures. Elle honorera ma mémoire fidèlement à chaque année, enseignera à mes enfants à le faire. Trois ans après mon décès, après avoir nettoyé mes os un à un, elle me ramènera chez elle puisque je n’ai pas de terre natale en Indochine. Dis-moi, Oncle Nga, est-ce ta chance que je pleure aujourd’hui ?
Le soleil sera encore haut lorsqu’on plantera la plaque de marbre au milieu du tertre de glaise érigé au-dessus de toi, à grandes coulées de sueur. Devant cette inscription confirmant ton passage sur terre, assidûment, tes proches viendront déposer nourriture, encens, cigarettes, fleurs. Ils joindront les mains et courberont la tête au-dessus de toi… Sentiras-tu leur présence rassurante ?
Puis dans trois ans, jour pour jour, ta veuve viendra te chercher. On te débarrassera du lourd carcan de glaise qui te recouvre. On récupérera tes os, on les brossera, les lavera. Auparavant, répondant aux exigeantes coutumes ancestrales, elle aura fait mille démarches pour dénicher et acheter à prix d’or ta dernière résidence. Dans un champ de riz, dans ton village natal, en compagnie d’autres ancêtres connus ou que tu apprendras à côtoyer, selon une orientation et une disposition dictée par d’obscures règles que seules connaissent les devins, tu retourneras pour de bon à la terre de ton pays.
La terre, c’est la vie.
Adieu Oncle Nga. Le savais-tu ? Nous avions le même âge.

Sehen Sie mehr: Vietnam Reisen Rundreise Baden

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*