Adieu Oncle Nga

.Adieu Oncle Nga. Non, rassure-toi, je ne verserai pas de fausses larmes. Je ne t’adresserai pas d’oraisons dithyrambiques. En vérité, nous nous connaissions bien peu. Quelques rencontres tout au plus.
Mais un Etranger dans une famille vietnamienne ne passe pas inaperçu. Qu’as-tu pensé de ta jeune soeur, la dernière de dix enfants, quand tu as su quelle allait épouser un «ông Tay», un Occidental ? Un Étranger, non plus que l’on voit passer sur la rue en le pointant du doigt, mais dans ta famille, à vos soupers, à vos pique-niques… et à ton enterrement.
Tu n’auras pas eu beaucoup de temps pour te poser la question. Déjà, tu me voyais à ton chevet dans ce tranquille hôpital aux limites de la ville. Moi, j’aimais y arpenter les vastes jardins, les larges avenues bordées de verdure. Je me serais cru à une autre époque. Les bâtiments ocre d’allure coloniale, les infirmières en antiques costumes blancs à cornettes, les allées sans voitures, les bosquets de bambou et de bougainvilliers, le piaillement des oiseaux se poursuivant d’un rebord de corniche à l’autre, l’odeur d’éther et de désinfectant dans les couloirs, les chambres dépouillées aux fenêtres grandes ouvertes sur l’extérieur, les murs de crépi défraîchi. J’aurais lu 1950 sur le calendrier cloué au mur de ta chambre que je n’aurais pas été étonné.

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Te souviens-tu de moi, assis au bout de ton lit, alors que ta femme te faisait manger ce repas qu’elle avait préparé dans la cuisine commune ? Alors que ta fille t’apportait des pyjamas propres et vidait tes cendriers ? Car, ici, le service est assuré par la famille. L’hôpital ne fournit que le lit et le médecin.
Aux premiers temps de ta maladie, personne ne voulait te révéler la nature exacte de ton mal, de peur d’aggraver la situation. Les conversations sur ton état de santé, sur les rapports des médecins, sur tes chances de guérison, se faisaient en sourdine dans les corridors. J’y participais bien malgré moi, étant déjà considéré comme membre de votre famille. Beaucoup plus pour tes proches que pour toi, sachant l’entreprise inutile, j’acceptais de contribuer à l’achat d’herbes médicinales rares et coûteuses, qu’il fallait faire venir d’une province voisine, et qui, disait-on, pouvaient détruire ce cancer qui, déjà, te rongeait l’estomac.
Le diagnostic confirmé, tu revins chez toi, buvant les décoctions qui devaient soulager ce que l’on appelait devant toi, ton «mal de ventre».
Mais après la rémission, le mal prit de l’ampleur. On cessa de me solliciter. Tu recommenças à boire du thé. Tu n’allas plus travailler. Ainsi débutèrent les visites du dimanche après-midi.
Je n’avais jamais mis les pieds dans ta maison. Ton quartier n’avait probablement même jamais vu d’Étranger. Et voilà que j’allais écouter le football avec vous tous. Toi en pyjama, jouant quand même ton rôle d’hôte. Tu n’osais me parler vietnamien, convaincu que je ne comprenais pas ta langue, alors c’est par signes que tu m’offrais le thé, m’assignais une place dans l’étroit salon, me signalais ta douleur au ventre. La joute terminée, chacun rentrait chez soi. Quelle était loin ta maison, complètement à l’autre bout de la ville, dans un enchevêtrement de rues et de ruelles que je n’aurais jamais pu reconnaître seul.
Qui donc t’annonça, la nouvelle ? À quel moment ? Dans quelles circonstances ? Certainement, lorsque Lan, ton beau- frère, te prit en photo, c’est que l’on t’avait déjà annoncé ta fin prochaine. Tu sais bien qu’il faut afficher la photographie du mort sur son cercueil, puis la conserver sur l’autel familial consacré aux Ancêtres. Tu regardais la lentille, soutenu dans ton fauteuil par quelques oreillers, pas de sourire sur tes traits tirés, mais une grande acceptation du cycle de la Vie et de la Mort. Chacun son tour. Tu te préparais simplement à changer de place, à troquer la chaise de salon pour l’autel des Ancêtres, une haute tablette fixée au mur et ornée de fleurs et d’encens. Non point un départ, mais une métamorphose. Toujours présent au milieu du salon. Chaque jour honoré par ta femme et tes enfants.
Te souviens-tu du dernier dimanche ? Allongé sur le divan, que l’on avait dorénavant installé pour toi en permanence dans la pièce de séjour, as-tu eu conscience de notre dernière visite ? Tu ne pouvais plus bouger, à peine entrouvrir les yeux. Déjà, tu déménageais ton âme, abandonnais ton corps.
Ta maladie fut rapide, ton enterrement également. Ici, il faut faire vite. Pas de croque-morts, pas d’embaumeurs, aucune aiguille qui te transperce, pas de formol dans les veines, ni de bouchon dans l’anus. Ton corps commence tout de suite son lent retour vers la terre. Et avec cette chaleur et cette humidité…

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