Bonne année du buffle ! (6)

Tandis que je m’assieds en tailleur pour déguster le thé- apéritif, les préparatifs du festin se poursuivent. Un va-et-vient de plats entre la cuisine et le salon où nous sommes installés. De temps à autre, j’ai droit à une explication. Une spécialité du Têt, une symbolique particulière, une coutume locale… ou familiale. Voici Linh, la soeur aînée de Trang, qui apporte quelques plats de sa salade particulière, une recette russe à base de pomme de terre. «Salade Linh», me dit la mère de Trang en riant. Voilà qui est devenue une blague de famille. Il y a longtemps, ne me souvenant plus du mot «russe», j’avais baptisé cette salade, de loin ma préférée, du nom de «salade Linh». L’expression est restée.

Linh est la plus âgée des enfants, ses yeux très bridés et ses hautes pommettes sont mis en évidence par ses cheveux coupés très courts. Elle ne connaît que quelques mots d’anglais et se fait toujours discrète à mon égard. Par contre, sa fille Diêu Anh (prononcez Ziou Agne) plutôt taquine, prend toujours plaisir à me tenir la main et à s’asseoir à mes côtés. Hanh, la seconde fille, est la nouvelle maman du groupe, et la première à avoir donné un fils à la famille. Pas facile la vie pour ces nouveaux mariés. Ne pouvant se trouver un logement à eux, ils se sont tout d’abord loué une unique pièce chez une famille voisine. Un lit, une armoire et quelques accessoires de bébé comme seul mobilier. Malheureusement, cette relative intimité fut de courte durée, et lorsque les propriétaires décidèrent de récupérer la chambre, ils furent contraints de s’installer dans le salon, déjà à l’étroit, de la maison de Hanh. Ils n’ont plus maintenant que l’espace d’un lit double, caché tant bien que mal derrière leur armoire faisant cloison. Ils redéménageront bientôt chez la. famille du mari, dans une pièce guère plus grande, mais plus près de leur lieu de travail.

Phu An, seul fils et frère aîné de Trang, est musicien comme son père, excellent guitariste, chanteur à ses heures. Mais il étonne surtout par sa carrure. Adepte du body building, il est devenu le véritable Arnold Swartzennegger de Hanoi ! Dans ce pays où les gens sont en général si maigres, si petits, si frêles, la vue d’un Vietnamien musclé au-delà de l’ordinaire est encore tellement insolite, qu’on arrive à peine à en détacher son regard.
— Dis-moi, Phu An, quand tu étais jeune, tu étais maigre comme tes amis, ou déjà plus musclé, lui ai-je déjà demandé ?
— Tout à fait comme les autres, m’avait-il répondu.

Avec de tels résultats, pas étonnant qu’il soit aujourd’hui professeur de musculation dans un des nombreux centres d’entraînement de la ville. Evidemment, ce que l’on appelle ici centre d’entraînement n’a rien à voir avec les studios modernes de chez nous. Une section de ruelle recouverte d’un toit de tôle, ou une petite pièce surchauffée, équipée seulement d’un éventail sur pied, d’un bout de miroir, et d’un assortiment tout à fait hétéroclite de poids et d’haltères coulés de béton ou récupérés à partir de vieilles pièces de camion.

Phu An, le père, me fait signe de commencer à manger. Dans les familles vietnamiennes, il y a peu de formalités, mais énormément de politesse. On se sert quand on veut, comme on veut; mais également, on sert les autres… quelques fois même malgré eux. Les morceaux de viande surtout (la viande étant ici le mets de choix) arrivent dans votre assiette avant même que vous n’ayez eu le temps d’exprimer vos préférences. Ceux qui ont terminé se lèvent et vont vaquer à leurs occupations sans que cela n’insulte personne. Ceux qui arrivent en retard, ou tout simplement qui passaient à l’improviste, s’assoient et se voient offrir bol et baguettes. Les toasts sont nombreux, les plaisanteries également. J’en saisis souvent le sujet, à défaut d’en comprendre le sens précis. Lorsque je n’arrive vraiment plus à suivre, Trang me traduit. Souvent, elle consulte son frère ou sa soeur, cherchant en anglais ici un mot, là une expression.

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Malgré les mondes qui nous séparent, je me sens accepté comme un membre à part entière. Au fil des années, ils connaissent maintenant mes goûts et mes manières particulières d’Occidental. Que ne donnerais-je toutefois pour abaisser encore un peu plus la barrière de la langue ! Malgré toute ma concentration, le flot courant des conversations entre eux m’échappe encore en grande partie.
Je lève mon verre une fois de plus, en promettant à Phu Ân un sérieux effort additionnel dans l’apprentissage de la langue de ma famille d’adoption. Politesse vietnamienne ? Tous répondent en choeur

— Non, non, ce n’est pas nécessaire. Tu parles déjà très bien comme ça. Mais moi, je sais et je sens toujours cet obstacle. Je poursuivrai mes efforts, c’est certain. Jusqu’au jour où je pourrai attraper au vol leurs plaisanteries et leurs remarques, comprendre du premier coup sans avoir à faire répéter en mots plus simples, ajouter moi aussi à la conversation sans l’aide de quelqu’un qui répète en vietnamien ce que je viens de dire… en vietnamien.

Alors que Phu An dégage ma bicyclette et que je m’apprête à partir, j’embrasse Trang tendrement, salue toute la maisonnée, chacun avec son appellation correcte vietnamienne selon leur rang dans la famille. Auparavant, j’appelais Phu Ân et son épouse bac (littéralement oncle/tante), me nommant moi- même chau (neveu); mais depuis que je suis le parrain (père adoptif en vietnamien) de Trang, j’ai dû changer toute la nomenclature. Avec Phu Ân et son épouse, je dois désormais dire anh et chi (grand frère et grande soeur), alors que mon «je» devient tôi\ les frères et les soeurs de Trang (même Linh qui a plus de trente ans) sont devenues chau (enfant)… et me voilà chu (oncle) pour Diêu Anh, la fille de Linh !

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