Bonne année du buffle ! (7)

Le second jour du Têt
— Chuc Mung Nam Moi ! Le cri se répète de bouche en bouche, fait le tour de la salle, repart et revient de plus belle dans un tintement de verres.
Il est de ces moments qui vous restent gravé dans la mémoire à la manière d’instantanés. L’espace de quelques minutes, le temps se fige, les mouvements deviennent élastiques, ralentis. Le présent perd son identité pour devenir à la fois fixe et éternel. Les minutes qui s’écoulent semblent toutes faire partie de la même scène, du même tableau qui est en train de se peindre petit à petit.
Je suis fatigué d’un «saut de l’An» qui s’est étiré jusque tard au petit matin. J’ai trop mangé, trop bu, trop écouté à défaut de pouvoir trop parler.

Mais la coutume commande que l’on fasse, en ces premiers jours de l’année, le tour de la parenté et des amis qui vous attendent dans leur demeure. Après ma famille adoptive vietnamienne, après celle de ma Tonkinoise copine, cette fois, je dois rendre hommage et civilités à mon propriétaire.
J’y suis accueilli à bras ouverts, on me sert la main, me tape sur l’épaule, me pousse dans un fauteuil. C’est à ce moment précis que la scène s’imprime en moi, comme si j’en étais à la fois acteur et observateur.
La fatigue et la bière aidant, tout bouge au ralenti. J’embrasse la pièce du regard. Une image me revient en tête, celle d’une photo d’il y a bien longtemps. La pochette d’un microsillon des Doors dépeignant une scène surréaliste de personnages de cirque. Oui voilà, je me sens comme dans un cirque, une caricature de vie.

Devant moi, la tête recouverte d’un foulard de soie noire, une aïeule me sourit de ses trois dents plaquées noires. Un sourire édenté au milieu d’une bouche rouge de noix de bétel. Bossue, courbée sous le poids des travaux et des années, elle mâchouille quelque aliment et me parle vietnamien tout à la fois, avalant ici une bouchée, là un mot. Incompréhensible la vieille. Même en français je suis certain que j’en perdrais les trois quarts. Alors en vietnamien ! À ses côtés, tout aussi caricatural, un oncle à la casquette grise exhibe, d’un large sourire, une série de palettes supérieures monstrueuses. Il me semble ne voir que cela : ses dents, et ses oreilles largement décollées. Lui tenant la main, un militaire dans la quarantaine, costumes et médailles au garde-à-vous, sourit lui aussi d’un air béat.

Quant à mon propriétaire, il est déjà plutôt pompette. Il parle, boit et rit tout à la fois, interrompant, non plutôt ajoutant au discours de la vieille, ses propres anecdotes. À ma droite, quelques femmes plus gênées cachent leur sourire timide d’un revers de main. À ma gauche, l’aîné de la famille, assurément septuagénaire, arrive à prendre le plancher au milieu de tout ce brouhaha. Son regard trahit son euphorie d’alcool, sa voix de stentor couvre toutes les autres, ses gestes sont amples et théâtraux. Tout de suite, il m’a pris pour auditoire. Honnêtement, je n’y comprends rien. Mais au milieu de cette mêlée générale, dans cet hymne à la joie de vivre, j’arrive, avec quelques approbations bien placées, à pousser la roue de la conversation et à faire rire tous ces spectateurs qui n’ont d’yeux que pour cet étranger venu fêter le Têt avec eux. Le propriétaire s’enorgueillit de ma présence au sein de sa famille, et ne rate aucune occasion de me présenter aux nouveaux arrivés, en clamant haut et fort que je parle vietnamien !

— Allez, demandez-lui en vietnamien, crie-t-il à ses consoeurs qui tentent de passer par lui pour me poser quelques questions. Demandez-lui directement, il va vous répondre, vous verrez !
Je suis le chien savant de la réunion. Chacune de mes réponses dans le parlé local provoque des oh ! et des ah !, des murmures d’étonnement et d’admiration. Dây ! (Voilà, je vous l’avais bien dit qu’il parlait vietnamien) hurle le proprio dans sa joie. Et chacun de reprendre en choeur ma phrase comme pour en vérifier la langue et le sens.

Le doyen se lève, réajuste son béret sur son front. Son veston déchiré, ses mèches de cheveux rebelles dépassant du couvre- chef, ses yeux rougis, lui donnent l’air d’un scientifique de bande dessinée. Il chancelle, mais tient le coup. Un toast, deux toasts, cul sec et souhaits de bonne année. Je trinque, nous trinquons. Les voix s’entrechoquent dans ma tête en une joyeuse cacophonie. J’attrape un mot de-ci de-là, quelquefois une phrase complète. L’animation générale, les deux ou trois conversations qui s’entrecroisent me rendent la vie plus facile. Je ne comprends pas une question ? J’enfourche la conversation suivante, je ris, je trinque. Nous rions, nous trinquons.
Les enfants me regardent d’un air méfiant. Malgré les encouragements de leurs parents qui les poussent vers moi, ils n’osent s’approcher de cet étrange Occidental et, apeurés, restent accrochés aux jupes de leurs mères.

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La vieille se berce de plus en plus vaillamment dans son fauteuil de cuirette noire, riant toute seule aux éclats. Les deux fils du propriétaire versent la bière et distribuent les claques sur l’épaule. Les «culs secs» se suivent, de plus en plus rapprochés. Maintenant, les voix ne me semblent plus qu’une seule… tonitruante. Tout se comprime dans ma tête. Je vois défiler les images à la manière d’instantanés… le sourire édenté de la vieille, la casquette de travers du propriétaire, des palettes qui s’avancent, protubérantes, des oreilles qui battent la mesure de la conversation, des lèvres qui s’agitent sans que je puisse en distinguer les sons qui en émanent.
Bonne année ! Vive le Têt ! Hourra pour le Vietnam !
Clic ! La scène s’est imprimée en moi. Je peux quitter, j’ai tout saisi, tout absorbé. Leur amitié, leur chaleur, leur joie de vivre, leur plaisir de me recevoir, leur ouverture… Qu’importent leurs défauts, il y aura toute l’année pour s’en rendre compte.
Hen gap lai (à la prochaine) !

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