Irréductibles Karens 10

Au bout d’une heure, la pirogue rejoint une zone déboisée et y accoste. En moins de deux, tous sont descendus. Je reste seul dans l’embarcation, regardant notre petite troupe grimper la rive, puis s’attabler autour d’une tasse de thé devant une buvette de chaume. Là encore, je m’étonne des différences culturelles. Au Vietnam, on m’aurait répété dix fois de descendre, de monter, de m’asseoir, de boire… Je n’aurais même pas eu le loisir de jeter un regard autour. Je dois donc comprendre que nous nous arrêterons quelques minutes, et je monte les rejoindre après avoir fait quelques photos des environs.

— Je peux m’asseoir avec vous ?
Tiens prends mon banc, opine Sonny en me faisant une place. Tu veux du thé ?
De retour sur la rivière, voilà que le ciel se couvre un peu plus et que tombent quelques gouttes. Nous sortons nos parapluies, les Karen en traînent toujours avec eux, habituellement pour se protéger du soleil. Mais aujourd’hui, ils retrouveront leur vocation d’origine.
Avec la vitesse de l’embarcation, l’averse a beau ne pas être forte, elle s’abat bruyamment sur nos ombrelles de toile. Je tente de me rappeler ce que m’a dit Sonny, hier soir. Trois heures de pirogue, un premier village, puis encore, était-ce deux ou trois autres heures ?
Entre deux courtes accalmies, les nuages se regroupent et l’averse se poursuit toujours de plus en plus vigoureuse. On me passe une tasse de métal afin que, de temps à autre, je puisse vider l’eau qui s’accumule à mes pieds.

A voir: agence de voyage personnalisé vietnam | baie de bai tu long vietnam | cat ba

Les premières gouttes qui vous dégoulinent doucement dans le dos sont les pires. Je tente d’ajuster l’angle de mon parapluie, mais je sens rapidement que la bataille est perdue. Au bout de quelque temps, nous sommes complètement trempés. Les pieds et le postérieur baignent dans l’eau qui s’agite au fond de la pirogue, le torse et les jambes sont attaqués par la pluie soufflée à l’horizontal, alors que le cou et le dos reçoivent ce que leur déverse le parapluie devenu inutile.
Nous avons beau être en pays tropical, l’absence de soleil et la vitesse de l’embarcation font, qu’après deux heures sous la douche, nous sommes tous transis et frissonnants. Décidément, cette randonnée, qui s’annonçait si agréable, vire, une fois de plus, à l’épreuve d’endurance.

Accroupi à l’arrière de l’embarcation, le sarong et la chemise détrempée, notre gondolier grelotte lui aussi. Quelques minutes plus tard, devant une étroite plage de roches, il décide d’accoster. Tous se suivent à la file indienne, alors que continue à s’abattre l’averse. Cachée sous les grands arbres, je n’avais pas vu la maison dans laquelle nous nous réfugions.

Sur les parquets de bois, nos vêtements dégoulinent et laissent leurs empreintes. Iransis, nous nous asseyons sur quelques longues chaises de bois et regardons passer le déluge. Malgré mon inconfort, le paysage n’en demeure pas moins admirable. Cette maison qui sent bon le bois et le feu, l’eau qui ruisselle aux franges du toit de chaume, les mares qui s’accumulent tout autour, la jungle toute proche voilée de pluie tombante et d’humidité montante, et tout près de nous, juste au fond d’une clairière qui tient lieu de jardin, un éléphant, à qui la douche semble plaire. Un éléphant dans sa cour, comme on possède un chien, une vache ou un cheval. Il s’amuse à pousser du pied quelques herbages pour ensuite les arracher de sa trompe.
Sonny m’arrache à ma rêverie bucolique.
— Il faut repartir, il nous reste plusieurs heures de route à faire.
Heureusement, la pluie a fortement diminué. Nous nous réinstallons au fond de la pirogue, serrant les dents, alors que nos vêtements mouillés nous collent à la peau. Dix minutes plus tard, c’est la fin de l’averse. Puis le soleil refait son apparition entre l’horizon et les nuages ventrus qui persistent. Ses rayons sont bas, mais combien revigorants.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*