Irréductibles Karens 11

Nous atteignons enfin le village de M.A., où nous attendent les responsables, et surtout un repas chaud.
Rassasiés, séchés et changés, nous sommes tous prêts pour la séance de formation de ce soir. Sonny et son équipe ont fait le tri parmi les diapositives qu’ils veulent présenter, et, à l’aide de quelques jeunes du village, tout le matériel nécessaire a été transporté dans la cour d’école.

Un bâtiment en U abrite six grandes salles de classe. Je m’étonne de l’importance de l’établissement. Sonny m’explique qu’un grand nombre de familles karen vivent dispersées dans toute la vallée. Malgré la taille restreinte du village, l’école dessert bien plus de familles quelle n’en paraît.

Effectivement, c’est par dizaines que commencent à arriver les gens sur la grande place centrale. Des hommes, femmes, enfants de tous âges et de toutes conditions. Des paysans se mêlent aux instituteurs, aux jeunes rebelles armés, aux autorités locales. Un drap blanc a été étendu par dessus l’écriteau sur lequel on peut lire, à la fois en karen et en anglais « Mission High School ». Les Karen sont soit bouddhistes, soit catholiques selon les villages.

— Tous les villages de cette vallée sont catholiques, me confirme Sonny.
Un peu à l’écart, on a démarré le générateur qui alimentera le projecteur à diapositive, ainsi que le système de sonorisation. Une soirée de projection ne s’improvise pas, ici. Il a fallu tout transporter, essence y comprise, à partir de H.H.
Les gens se sont assemblés par petits groupes, certains ont des chaises pliantes ou des bancs de bois, d’autres ont apporté des nattes de rotin sur lesquelles ils s’assoient ou s’étendent, plusieurs demeurent debout, appuyés aux colonnes de la galerie qui longe tout l’édifice.
— D’accord, il fait assez sombre, on commence, annonce Sonny.
Les deux animatrices et Sonny se relaient au microphone pour présenter leurs sujets : santé communautaire, soins aux enfants, allaitement maternel, malaria et sida. Je crois bien que plusieurs contemplent pour la première fois un projecteur et des diapositives. L’attrait de ces merveilles technologiques au plus profond de la jungle dépasse largement celle du contenu et des explications. Les oh ! et les ah ! fusent lorsque le drap s’illumine de photos plus colorées. Mais à mesure que s’endorment les petits sur les nattes et que s’éloignent ceux qui se lassent du spectacle, la foule se fait plus attentive.

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La section sur le sida s’avère toutefois une véritable comédie. Les photographies proviennent d’Afrique. Dès l’apparition du premier malade, la foule éclate en clameurs et en commentaires. La taille du patient, la couleur de sa peau, le crépu de ses cheveux, le charnu de ses lèvres… ces Karen n’ont jamais vu de Noirs ! Aux personnages gigantesques et monstrueux – du moins, vu des yeux d’un karen de cinquante kilos -, s’ajoutent des plans rapprochés de chancres, de pustules, de plaies vives, toutes plus purulentes les unes que les autres. C’est du hors contexte absolument loufoque. Sonny a beau multiplier les explications, il a complètement perdu le contrôle de la foule qui s’exclame de surprise, d’hilarité, de dégoût ou de crainte à chaque nouvelle image.

Sur celle-ci, on voit une maman, qui doit bien faire dans les cent cinquante kilos, allaiter son enfant. La mamelle est si gigantesque, à échelle de karen, que les gens refusent d’y croire. Sur celle-là, c’est un gros plan d’un pénis, énorme et noir, orné d’un chancre sanguinolent. Le plan est si rapproché, l’objet si insolite que la foule met plusieurs secondes avant d’en comprendre le sujet. Puis c’est l’explosion de rires… des plus vieux d’abord, puis toute la marmaille qui, à présent, est tout à fait éveillée.
Malheureusement, j’ai bien peur que la formation n’atteigne pas le but visé. Les gens retiendront consciemment ou non, que cette maladie bizarre et terrible qu’on leur présente n’a certes jamais été vue chez eux. Ce doit être réservé à ces gens d’Afrique, à la mine patibulaire et aux mensurations énormes.

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