Irréductibles Karens 13

On m’avait parlé d’un ancien moulin de sciage, à l’époque où la déforestation battait son plein, visant à renflouer les coffres des Karen par la vente de bois précieux du côté de la Thaïlande.
Je trouve facilement l’endroit, un peu en aval du village, juste sur les bords de la rivière. Une structure de bois, haute de trois étages, soutient un toit de tôle ondulé. Plus loin, un plus petit édifice, fermé celui-là, devait contenir l’équipement de sciage. J’y vois les canalisations apportant l’eau à la roue hydraulique. Éparpillées çà et là, quelques piles de billots ou de troncs équarris grisonnent sous les assauts de la pluie et du soleil.
Le vaste hangar est vide. J’y pénètre timidement, ne sachant pas si cet endroit est « hors limite » pour moi. Mais comme personne ne m’a rien dit…
— Mister ! Mister ! Un jeune militaire accourt vers moi.
— Ça y est, je ne devrais pas être ici en train de photographier ces installations, me dis-je un peu inquiet.
— Mister ! Go back ! Sonny looking for you !
Ah ! Ce n’était que ça. Le signal du retour.
Pour passer le temps, je m’amuse à compter les passages de rivière. Trente et un, et encore plus gonflés qu’à l’allé. Plusieurs fois, l’eau me monte à la taille… c’est donc dire presque aux aisselles pour plusieurs de mes compagnons. Il faut traverser aux élargissements, là où le courant est moins fort, sans quoi, impossible de tenir.

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À notre petit groupe initial, s’est ajoutée en cours de route une demi-douzaine de jeunes soldats portant sacs et fusils, de même que quelques jeunes filles retournant à leur village. Pour les passages les plus difficiles, tous s’entraident. En se tenant à deux ou trois, ils évitent d’être emportés par le courant. Danger bien réel puisqu’au milieu d’une traversée, une des jeunes perd pied et part à la dérive. Quelques mètres en aval, elle parvient à s’agripper aux branchages. Malheureusement, ce quelle transportait est perdu… on ne peut que regarder le panier d’osier flotter à la dérive, beaucoup trop rapidement pour que l’on puisse tenter de le récupérer.
Mais l’incident ne semble miner aucunement la bonne humeur des jeunes qui arrivent toutes souriantes et pimpantes au chef-lieu.

— Alors, la Thaïlande, c’est pour demain ?
Sonny ne semble pas s’en faire outre-mesure.
— C’est la sécurité qui devra décider, laisse-t-il tomber en haussant les épaules.
Mais maintenant, je sais que « la sécurité » est avant tout mon chauffeur aux allures de boxeur. Je profite de notre repas commun du midi pour m’asseoir à ses côtés et tâcher d’en savoir un peu plus.
— Il faut attendre l’obscurité, me sert-il en guise de réponse.
Ça, je connais déjà. Mais j’aimerais bien savoir si ce sera l’obscurité de ce soir, de demain soir ou de la semaine prochaine… Impossible d’en apprendre davantage. Je termine mon repas en silence.
— Va faire la sieste et préparer tes bagages, me lance Sonny au sortir de la cantine.
Bon enfin, voilà un indice. Ce sera vraisemblablement pour ce soir.
Effectivement, en fin d’après-midi, deux jeunes me signalent de retourner à la baraque principale. J’y retrouve Sonny et trois autres militaires, affairés à charger un véhicule tout- terrain.

— Il faut partir avant qu’il ne fasse noir, annonce-t-il. Voici un pain et un Coca pour la route.
Décidément, ils sont bien compliqués avec leurs histoires de clarté et d’obscurité. Mais mon sac est prêt, et en deux minutes, je suis assis aux côtés de mon fidèle garde du corps… et nous attendons. Qui ? Quoi ? Je ne sais pas. Sonny a disparu avant que je n’aie pu lui faire mes adieux. Après un long moment, même le chauffeur redescend et retourne aux baraques, me laissant seul dans le véhicule. Cela valait bien la peine de venir me chercher à la course, me dis-je intérieurement.
Puis j’aperçois Sonny qui revient accompagné… d’une jeune blonde !
— Je m’appelle Helen, je suis américaine et j’enseigne l’anglais depuis plusieurs mois à l’école du village, me dit-elle en me serrant la main.
Ma surprise est totale. Je ne savais pas qu’il y avait d’autres étrangers que Garth et moi dans les parages.
Helen est grande, de forte carrure et s’habille d’un sarong à la mode birmane. Elle balance son sac à dos à l’arrière du véhicule, puis nous faisons tous deux nos adieux à nos amis karen.

— Je dois rentrer chez moi, m’explique-t-elle, alors que nous démarrons. Les cours sont terminés pour cette année, et je n’ai plus d’argent pour assurer ma subsistance. Vous comprenez, ici je travaille tout à fait bénévolement, ce sont mes parents qui m’envoyaient de quoi vivre… Et puis, j’ai la malaria ces temps-ci, je veux me faire soigner à Bangkok…

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