Irréductibles Karens 14

La route que nous suivons n’est pas celle par où nous sommes venus. Au lieu d’une piste boueuse à travers les arbres, nous empruntons cette fois un chemin forestier en bien meilleur état. Notre guide nous explique, tant bien que mal, ce nouveau trajet. Il a trop plu, la piste n’est pas praticable, il faut suivre cette route qui rejoint, puis longe la frontière. Nous franchirons une barrière pour nous retrouver, de l’autre côté, en Thaïlande. L’obscurité venue, nous cheminerons à travers un dédale de chemins forestier, et déboucherons sur la route principale, derrière les postes frontière.
— Quand je suis venue en territoire karen, rajoute Helen, c était beaucoup plus facile. La Thaïlande n’avait pas encore fermé les frontières. C’est la SLORC qui pousse le gouvernement thaï à couper cette porte de sortie aux rebelles.
Alors que le soleil effectue son plongeon final derrière la cime des arbres, le véhicule s’immobilise devant une barrière grillagée qui bloque la route sur toute sa largeur. Bien ancrée de poteaux métalliques, elle descend même jusqu’au fond des tranchées creusées de part et d’autre. Impossible de contourner.
Le chauffeur allume les phares, sort un trousseau de clé de sa poche et s’approche de la grille. Pendant plusieurs minutes, on le voit tenter d’ouvrir le cadenas. Il essaye une clé, puis une autre, revient même à la voiture fouiller sous son siège, tout en marmonnant quelque phrase incompréhensible.

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Sous le couvert forestier, l’obscurité vient rapidement. Éclairé par les phares de voiture, il tente à nouveau, sans succès, de déverrouiller la serrure. Puis, passant plusieurs fois ses doigts dans ses cheveux en brosse, il abandonne et revient vers nous.
— Ils ont changé le cadenas, siffle-t-il en embrayant le véhicule. On ne peut pas passer.
— Et bien, dis-je à Helen en souriant, j’espère qu’ils ont une solution de rechange, sinon on sera deux professeurs d’anglais pour les cours d’été !
Mais, si solution de rechange il y a, ce ne sera pas pour cette nuit puisque nous rejoignons à nouveau le village où nos bagages sont immédiatement remontés au dortoir.
Notre chauffeur a disparu et les jeunes Karen à qui je tente de faire la conversation ne semblent pas comprendre l’anglais.
Plus tard en soirée, Sonny vient nous expliquer la situation.
— Les militaires thaï ont changé les cadenas. Cela arrive de temps à autre. Il nous faudra un certain temps avant de pouvoir se procurer les clés. Nous avons nos contacts. Entre¬temps, il existe une autre solution, mais il vous faudra marcher un peu. Juste une heure pour escalader une colline et redescendre de l’autre côté rejoindre la route. Ce n’est pas trop difficile, nous avons dû emprunter ce trajet une fois auparavant. Mais il faut faire très attention pour ne pas se faire voir. Vous partirez demain matin, deux guides vous accompagneront.
Enfin, à défaut d’avancer, au moins nous savons un peu plus de quoi il en retourne. Étendu sur nos nattes de bambou, il ne nous reste plus qu’à attendre l’aube… puisque pour ce prochain trajet, il faut passer de jour !
Le lendemain matin, après de nouveaux adieux, nous nous retrouvons à cinq dans le véhicule tout-terrain. Helen aux côtés du chauffeur, alors que je partage le siège arrière avec deux jeunes militaires karen. Ils ne peuvent guère avoir plus de 17 ou 18 ans. Ils portent tous deux une chemise bleu marin cousue d’écussons de l’armée karen, un sarong violet frangé de rouge et blanc et les éternelles tongs de plastic. L’un est coiffé d une casquette d’armée, ornée sur son devant du symbole blanc et rouge des rebelles karen, l’autre s’est enturbanné d’un large foulard bleu pâle, qui lui couvre à la fois la tête et le cou, et dont les extrémités nouées lui descendent sur les épaules. Agréable surprise, Foulard Bleu parle passablement bien l’anglais, et semble tout disposé à me faire la conversation.
C’est ainsi que j’apprends les détails de leur plan. D’abord, se rendre à la barrière où nous étions la veille. Tous descendrons sauf le chauffeur, qui lui, rejoindra la Thaïlande via les postes frontière. Etant connu des autorités thaï, et n’étant pas accompagné d’étrangers, on le laissera passer. Quant à nous, nous franchirons à pied la distance de quelques kilomètres nous séparant de la Thaïlande, escaladant une colline, puis débouchant sur une route asphaltée peu fréquentée où nous attendra notre véhicule.

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