Irréductibles Karens 15

Effectivement, revoilà la barrière. Nous l’escaladons aisément, un à un, en nous passant nos sacs. De l’autre côté, avant que ne s’éloigne le véhicule, notre guide à la casquette sort un walkie-talkie et en vérifie le fonctionnement. J’aperçois le chauffeur qui lui répond en portant son émetteur à l’oreille. Ça semble fonctionner, nous partons à pied alors que le véhicule rebrousse chemin.
La matinée sera chaude et humide. Déjà le soleil plombe et nous tire des coulées de sueur. Après à peine une dizaine de minutes de marche sur la route de terre, nos guides se consultant, hésitent, scrutent le terrain, reviennent sur leurs pas… Helen et moi posons nos sacs à même le sol et attendons patiemment en nous épongeant le front.

— OK, c’est par ici, nous indique Foulard Bleu, tandis que l’autre guide s’enfonce déjà dans le sous-bois. Suivez sans parler et sans faire de bruit.
La forêt est dense et aucun sentier n’y est tracé. Nous avançons tranquillement, à la file indienne, guidés par le guide à la casquette. Foulard Bleu ferme la marche. Rapidement, la pente s’intensifie et nous escaladons une première colline. À mi-pente, nous commençons à la contourner par la gauche. Nous traversons des pentes rocailleuses, suivies de creux plus humides.
Je consulte ma montre. Voilà plus d’une heure que nous marchons.

Quant on m’a annoncé cette randonnée, j’ai tout de suite prévu porter mes bottines de marche, des pantalons pleine longueur, une chemise à manches longues et une casquette. Bien m’en prit. Le trajet « d’à peine une heure et pas très difficile » que nous avait annoncé Sonny s’avère beaucoup plus ardu que prévu. Même nos guides ont maintenant leurs chemises ruisselantes de sueur et couvertes d’épines de ronces. Mais c’est surtout Helen qui est mal en point. En sarong et en tongs de plastique, elle a les mollets et les pieds fouettés au sang. Elle clopine de plus en plus difficilement et demande de s’arrêter un moment.

— Deux minutes pas plus, décide Foulard Bleu après avoir sifflé un code au guide de tête.
Helen s’attache un foulard à la cheville.
— Tiens prends également ce foulard pour ton autre pied, lui dis-je en évitant de parler trop fort. Tu n’as pas d autres chaussures ?
— Non, c’est tout ce que j’utilise, me murmure-t-elle. Mais je suis habitué…
— Ouais, je vois ça.
Foulard Bleu s’approche d Helen et lui tend la main pour l’aider à se relever.
— Il faut continuer. Tiens, je vais prendre ça, s’offre-t-il, en attrapant son sac à dos.
Et nous voilà repartis. Durant notre brève pause, notre guide de tête en a profité pour explorer les environs. Changeant de cap, nous entamons une descente difficile, au milieu d’un filet d’eau et de boue.
Deux heures de trajet déjà, et rien ne semble indiqué l’arrivée. Nos deux guides se consultent de plus en plus souvent sur la direction à prendre… si bien que j’en conclus que nous sommes égarés !
Foulard Bleu confirme indirectement ce diagnostic en me soufflant à l’oreille :
— Vous comprenez, il n’a fait ce trajet qu’une seule fois.
Nous pataugeons maintenant dans la boue jusqu’au mollet. Le sous-bois est si dense de broussailles et de ronces que nous devons nous arrêter. Le guide de tête sort à nouveau son walkie-talkie, tout ne tâchant de faire le moins de bruit possible. Peine perdue, seuls des grésillements répondent à ses appels.
Nouveau conciliabule.
— Attendez ici, nous chuchote Foulard Bleu. Les deux guides s’éloignent un peu en gravissant une colline. Le premier disparaît complètement, tandis que l’autre reste en contact visuel avec nous.
— Ce serait bien le comble s’il fallait qu’ils nous « perdent » nous aussi !
Helen ne semble pas trouver la remarque très drôle, et s’affaire plutôt à essuyer le sang qui lui dégouline sur les pieds. J’ai également une entaille à l’épaule où une ronce a déchiré ma chemise. Et dire que j’ai rendez-vous à Bangkok en fin de journée !
Pour un observateur extérieur, ce pourrait être le chant d’un oiseau, mais je reconnais l’appel de Foulard Bleu. Nous montons à sa rencontre. Quelques minutes plus tard, nous rejoignons l’autre guide accroupi derrière un arbre. Il fait signe à son compagnon de se baisser. J’entends l’objet de ses craintes. Un peu plus haut, vers la droite, des voix d’hommes.

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Notre guide nous fait signe de poursuivre, en obliquant vers la gauche. Le sous-bois s’est passablement éclairci alors que nous approchons d’un plateau. Puis il se fige tout à coup, en proie à une profonde surprise. A cinquante mètres devant nous, deux hommes, adossés au tronc d’un arbre, fument une cigarette, et conversent en thaï. Un instant d’hésitation qui semble s’étirer. Foulard Bleu s’approche et lui souffle quelque chose. Doucement, pliés en deux, nous rebroussons chemin.
— Des paysans, me chuchote Foulard Bleu, lorsque nous nous sommes éloignés suffisamment. Je crois qu’ils nous ont vus. Mais ce sont des paysans, il ne devrait pas y avoir de problème, répète-t-il, comme à lui-même.
Nous voilà à nouveau dans l’eau et la boue, alors que ma montre m’indique que nous en sommes déjà à plus de trois heures de marche. Helen avance de plus en plus péniblement, et Foulard Bleu tente de la supporter tant bien que mal.

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