Irréductibles Karens 7

Je dois me résigner à continuer pieds nus, mais cette fois, je n’arrive pas à suivre le pas. Sonny me voit traîner derrière eux, et s’enquiert de mon problème.

— Tu veux que je prenne ton sac ? glousse-t-il comme s’il savait depuis le départ qu’on en arriverait là.
— Mon problème, ce n’est pas le sac, ce sont mes sandales qui m’ont lâché.
Sans hésiter une seconde, il me pousse ses tongs de la pointe du pied.
— Tiens, prends ça. Moi, je n’en ai pas vraiment besoin.
Sonny fera les trois heures de trajet qu’il nous reste sans ralentir, même sur les cailloux, alors que ce même trajet me semblera fort pénible avec ces tongs de plastique qui me glissent sous le pied à la moindre occasion. J’aurai les gros orteils crampés lorsque, finalement, nous atteindrons le village, après quatre heures trente de marche rapide, tel que me l’avait annoncé Sonny. Précision militaire, me dis-je à moi- même.

À quelques mètres de la rivière, entouré de jungle, H.H. est le village principal du district. Outre quelques douzaines d’habitations, on y retrouve une base de la guérilla, un hôpital et une école.
Je suis installé dans ce qui me semble être une maison communautaire pour jeunes. Le bâtiment carré, tout de bois évidemment, est percé de larges ouvertures-fenêtres sans vitres ni moustiquaires. La devanture est toutefois agrémentée d’une série de plantes et de fleurs en pots, alignés sur une table basse devant la fenêtre, ou placés, çà et là, de part et d’autre de la porte. Les pots sont de grès, de plastique ou même fabriqués à partir de contenants métalliques recyclés, mais la verdure des feuillages compense amplement l’éclectique des contenants. Curieux, et tant mieux, me dis-je, que même au milieu de la jungle, ces gens gardent le goût des plantes et des fleurs. Sur les côtés, quelques larges gouttières de métal recueillent l’eau de pluie coulant du toit et la déversent dans des barils également de métal.
Le rez-de-chaussée sert de salle de travail, de rencontre et de repas. Dans un coin, un madrier et un petit poêle à bois en béton font office de cuisine. À l’étage, une grande pièce où je dors à même le plancher, puis une plus petite où demeure Tin Tin Aye, cuisinière et responsable des lieux. Elle est jeune, 18 ans à peine, et parle quelques mots d’anglais.

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Le premier soir de notre arrivée, elle apportait sur la table une demi-douzaine de mets différents, servis dans des assiettes de tôle émaillée, en me faisant signe de m’asseoir et de commencer.
— Et les autres où sont-ils ? Je dois au moins attendre Sonny.
— Mais non, répondait-elle, c’est pour vous. Sonny mange avec sa famille, et les jeunes ne viennent ici que le jour.
— Vous voulez dire que tout ça est pour moi seul ?
Effectivement, je prendrai la majorité de mes repas seul, avec Tin Tin Aye faisant le service. C’est alors que je prends conscience de l’énorme différence culturelle entre Vietnamiens et Karen. Je me rappelai mes promenades dans le village. Les enfants me regardaient passer, attentifs et curieux, mais tout à fait silencieux. Aucun « Hello ! » sonore, aucune ribambelle de petits à mes trousses, aucune foule se pressant aux fenêtres. Alors qu’au Vietnam, jamais je ne serais laissé ainsi à moi-même, jamais je ne pourrais faire la moindre visite ou promenade sans que mes hôtes ne suivent chacun de mes pas, jamais je ne pourrais traverser un village sans être sollicité, accueilli, invité, suivi, par la moitié de ses habitants, je découvre ici un pays aux coutumes tout à fait à l’opposé.

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