Irréductibles Karens 8

Non pas qu’il ne soit accueillants ou prévenants à mon égard, mais je jouis d’une liberté, ou d’une solitude, dont j’entends bien profiter.
De toute manière, les occasions de rencontre demeurent nombreuses. Au fil des jours, Sonny me présentera sa famille, me fera visiter l’hôpital, l’école et toutes les installations communautaires. Perdu au milieu de cette jungle luxuriante, je découvre même des professeurs lettrés ayant fait leurs études en anglais dans les meilleures écoles de Yangon, au temps de l’occupation britannique. Leur niveau de culture anglaise est absolument étonnant, comme s’ils sortaient tout droit de Cambridge ou d’Oxford.

Étant ici, avant tout, pour évaluer un projet de santé communautaire, l’hôpital attire particulièrement mon attention. Curieusement, c’est la seule construction qui ne soit pas en bois. Les murs sont faits de blocs de ciment, le toit de tôle ondulée. Entre les deux, un mètre d’ouverture favorise la ventilation… et les allées et venues des moustiques, j’imagine. À l’intérieur, deux rangées de lits de métal s’allongent de part et d’autre de la porte principale. Quelques malades se relèvent à demi pour me regarder passer. D’autres sont assis, à deux ou trois, sur les grabats métalliques et discutent, jouent aux cartes ou boivent du thé.
— Ça crache et tousse drôlement, fais-je remarquer à Sonny.

— La tuberculose, explique-t-il.
Au bout de l’édifice, un petit réduit large d’un mètre.
— Le laboratoire, me confirme Sonny. Nous ne pouvons traiter que les cas mineurs ou trop graves pour être évacués. Les autres sont transférés au chef-lieu… et quelquefois en Thaïlande.
— Oui, je sais. Et la malaria ?
— Elle fait des ravages. Plusieurs morts à chaque année. Mais beaucoup moins depuis que l’on sensibilise la population et que l’on distribue les moustiquaires… grâce au projet.
Attenante à l’hôpital, la résidence des étudiantes-infirmières et travailleuses communautaires. Un magnifique bâtiment sur pilotis, entouré d’un vaste jardin regorgeant de fruits, de fleurs et de légumes. Sur un treillis de bambou se hissent des vignes, des lierres, des courges et des aubergines. Les papayers sont particulièrement impressionnants par leur taille et le nombre de fruits s’accrochant à leurs troncs comme des enfants aux jupes de leurs mères. Sous la maison, des cordes à linge soutiennent des guirlandes de vêtements multicolores. Aux fenêtres juchées à quatre mètres du sol, quelques jeunes filles me sourient timidement.

Les visites officielles terminées, j’ai tout le loisir de me promener seul, sur la route de terre qui traverse le village d’un bout à l’autre. J’y rencontre des femmes et des enfants cachés sous leurs ombrelles colorées, quelques vieillards promenant, le dos courbé, leurs cannes de bambou, des jeunes filles transportant des paniers ou des cruches d’eau, et des groupes de jeunes soldats portant sinon tout, du moins une partie de l’uniforme de l’armée karen. Pour certains, ce sera la chemise, pour d’autres le béret ou la casquette. Nous sommes assez loin du front et des hostilités. Je remarque beaucoup moins de fusils, de lance-roquettes, de bazookas et autre arsenal de guerre, que dans les autres postes qu’il m’ait été donné de visiter.

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Mais, cachée à mes yeux par la beauté de ces maisons de bois, entourées de jardins fleuris, nichées chacune dans un petit coin de forêt tropicale, la précarité de la situation des Karen n’en est pas moins réelle. Sonny me la rappelle par un curieux commentaire.
— Regarde, me lance-t-il un jour alors que nous sortons de chez lui, ma maison n’a aucun clou ni vis. Tu sais pourquoi ?
Hum… j’ai beau réfléchir, je ne trouve pas.
— Pour pouvoir partir rapidement.
Partir rapidement… je ne saisis pas encore tout à fait. Je risque un début de réponse :
— À cause des inondations ?
— Non, pas vraiment, le village est beaucoup plus haut que la rivière. Mais un jour, si les soldats de l’armée gouvernementale devaient envahir notre vallée, nous devrons fuir en emportant tout ce que nous possédons.
La situation politico-militaire des Karen s’est fortement dégradée ces derniers temps. D’abord, l’union des différentes ethnies rebelles au régime militaire de Yangon s’est effritée. Les Shan, les Kachin et certaines autres provinces dissidentes ont signé, chacun de leur côté, des traités d’armistice avec l’armée, laissant les Karen presque seuls dans leur lutte pour l’autonomie. Puis, des dissensions internes ont affaibli l’Etat Karen au point où les troupes gouvernementales ont pu s’emparer de toutes les bases rebelles importantes, incluant Mannerplaw, leur quartier général. Ne survit qu’une armée en déroute, poussée dans les zones les plus inaccessibles, et coincée entre l’armée de Yangon et la frontière thaï. Jusqu’à tout récemment, l’exode s’était même étendu en Thaïlande ou plusieurs camps de réfugiés avaient été tolérés. Mais lorsque ces camps furent attaqués par l’armée du Myanmar, créant de graves tensions entre les deux pays, la Thaïlande riposta… et comme toujours, les réfugiés karen se retrouvèrent entre deux feux.

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