Irréductibles Karens 9

Mais l’opération s’est soldée par d’énormes gains pour l’armée gouvernementale qui contrôle maintenant une grande partie de la frontière, autrefois aux mains des Karen. Et qui commande la frontière, commande surtout le commerce entre le Myanmar et la Thaïlande. S’ensuivirent des pressions économiques et politiques qui amenèrent la Thaïlande, autrefois sympathique à la cause karen, à durcir le ton à leur égard et à resserrer la vérification aux frontières.

— Nous sommes ici dans une vallée relativement inaccessible aux forces gouvernementales, explique Sonny. Notre armée tient encore le coup… mais probablement parce que la SLORC n’a pas vraiment intérêt à venir si loin dans ce coin perdu. Mais un jour, ils arriveront, j’en suis certain. Et alors, nous devrons nous sauver plus bas sur la rivière, ou encore de l’autre côté de ces montagnes là-bas, dans une vallée encore plus protégée. Nous serons avertis par nos troupes lorsque la SLORC déclenchera l’offensive. Alors, nous aurons quelques heures pour tout démanteler et déguerpir.

Je regarde sa jolie maison sur pilotis. Le bois clair reluit au soleil de fin de journée. Une petite clôture de bois entoure son terrain et semble retenir, tel un corral, tout un troupeau de plantes et d’arbustes fleuris. Les larges feuilles des bananiers et des palmiers encadrent le tout. Sur une carte postale, cela ressemblerait à la vision que l’on se fait du paradis sur terre… Et pourtant. Que les hommes sont habiles à créer leur misère !

Ce soir, tu prépareras tes bagages, m’annonce Sonny alors que je m’apprête à retourner chez moi pour dîner. Demain, nous descendrons la rivière pour visiter nos autres villages. Nous reviendrons ici dans quatre jours.
Le lendemain matin, après déjeuner, c’est le branle-bas du départ. La rivière a beau être gonflée par les récentes pluies, elle demeure passablement plus basse que le village, et donc difficile d’ accès. Les rives sont escarpées et boueuses, et la descente du matériel par une pente de glaise de quatre mètres de dénivelé s’avère périlleuse. Les jeunes se relaient pour descendre les caisses de métal contenant vivres et matériel.

Sur les eaux brunes, attachée à un tronc tordu, nous attend notre pirogue. Traditionnellement, les embarcations étaient toutes d’une pièce, dans un tronc évidé et effilé, long de six à huit mètres. Mais avec l’arrivée des moteurs, il a fallu adapter les pirogues traditionnelles en leur ajoutant une large planche de chaque côté afin d’en remonter les rebords, et leur permettre ainsi une plus grande vitesse. Le moteur à essence, placé à l’arrière, est couplé à un essieu de deux mètres qui entraîne l’hélice. Tout cela donne à ces embarcations un aspect bien étrange, mélange de savoir-faire primitif et de modernisme rafistolé.

Mais c’est le résultat qui compte, et nous filons à vive allure entre les berges escarpées. Coincés à sept passagers plus les bagages, chacun d’entre nous n’a qu’un petit espace, assis, les jambes repliées, sur une planchette déposée à même le fond de l’embarcation. Mais, si ce n’est pas du tout confort, la vue, par contre, est remarquable. Nous descendons le courant entre les rives escarpées de la rivière en crue. De chaque côté, défile une jungle qui s’approche et se penche jusqu’au-dessus des eaux. En toile de fond, de basses montagnes ondulantes couvertes de végétation. De temps à autre, de larges coulées de sable forment des descentes naturelles entre les arbres. Une ou deux pirogues y sont attachées en bas. Plus loin, ce sont de jeunes filles que nous croisons alors qu’elles lavent vêtements et ustensiles, accroupies sur les rochers.

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Nous dépassons quelques habitations isolées, elles flottent à la limite des eaux et de la jungle, retenues à la terre par des câbles et des perches de bambou. Elles peuvent ainsi suivre le rythme de la rivière, montant et descendant avec le niveau des crues. Ce sont de pauvres huttes déglinguées, aux murs de nattes de jonc. Les plus riches auront des toits de tôles, tenus en place par un lacis de bambou. Leurs planchers dépassent à peine le niveau des eaux, et les remous boueux de la rivière en chatouillent l’intérieur.

Nous louvoyons entre quelques bancs de roches. Les arbustes qui s’y accrochent sont à demi submergés, témoignant du haut niveau des eaux. Quelques pirogues remontent le courant et leurs passagers nous envoient la main.
Le soleil, caché derrière de gros nuages, n’est pas incommodant ce matin, et la randonnée s’annonce magnifique, malgré une posture fort inconfortable. Je laisse mes pensées dériver, m’imprégnant de ce paysage tropical.

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